Doit-on consentir au soin pharmacologique ? Et doit-on répondre à un comportement inadapté par de la chimie ?

J’aimerais aborder la question des médicaments psychiatriques et l’idée de devoir s’intoxiquer pour aller mieux. Je n’ai pas trouvé de réponse définitive alors je vous laisse vous interroger avec moi.

Je ne sais pas si le parallèle est juste mais on vit dans un monde de plus en plus soucieux du bien-être animal, où on en vient à substituer notre alimentation par de la chimie, du faux-mage, de la fausse viande, pour le bien de la planète dit-on.

Mais quand ça touche à votre corps au-delà de l’alimentation, quand on vous enjoint à prendre une molécule chimique pour vous apaiser ou vous permettre de réguler vos émotions et même vos idées, la question du consentement se pose toute entière, on appelle ça la camisole chimique.

Doit-on répondre à un comportement inadapté (ou un trouble) par de la chimie ? Il serait illusoire de soutenir coûte que coûte que c’est la faute à cette société si nos comportements sont inadaptés. Tout comme il est illusoire de nous obliger à nous adapter à une société malade. En clair, les comportements inadaptés existent, ce n’est pas que de la faute aux autres si on ne va pas bien.

Mais là où ça se complique, c’est quand on individualise le problème, à tel dérèglement on répond par telle molécule comme s’il suffirait de trouver la bonne molécule et la bonne dose pour chacun.

Ce qui me gêne en premier, c’est bien de devoir ingurgiter des comprimés sans mon consentement, de me voir priver de la possibilité de m’en sortir sans les médicaments. Car des exemples de personnes se rétablissant sans l’institution psychiatrique et sans aide médicamenteuse, ça existe aussi.

Ce qui me gêne en complément, c’est la disparition de la dimension collective. A chacun son trouble, à chacun son traitement. Impossible de politiser la question car impossible de sortir de la vision individuelle et personnalisée du traitement. Les réunions collectives ne servent à rien, la problématisation du conflit on n’en veut pas, on veut juste que tu ailles voir en tête à tête un psy pour te remettre sur pied. Du coup, tu repars avec une ordonnance, la souffrance disparaît un temps et puis comme par hasard elle ressurgit sous une autre forme de manière chronique.

Sommes-nous donc à ce point incurables ou c’est la société qui oublie de proposer des espaces pour le mieux-être ? Elle est où l’alternative à l’hôpital et aux soins sans consentement ? Est-ce à chacun de trouver, par ses propres moyens, sa façon d’échapper à l’hospitalisation ?

Je suis radicalement opposé à la privation de liberté en échange d’un traitement médicamenteux matin, midi, goûter, soir et nuit. Et pourtant, c’est parfois nécessaire… Ou c’est juste qu’on s’empêche de transformer le système parce que c’est trop compliqué.

A quoi bon traumatiser les gens en les attachant à leur lit ou en les préservant d’eux-mêmes par les chambres d’apaisement ? On savait faire autrement, pourquoi on ne le fait plus ou pourquoi on ne cherche plus à le faire ?

Pourquoi culpabilise-t-on les gens qui arrêtent leur traitement chimique dès qu’ils vont mieux ? Parce qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils sont malades ? Ou plutôt parce que leur seule marge d’action, c’est de les arrêter individuellement pour retrouver un semblant de vie normale ?

Je ne crois plus à la maladie et à son incurabilité, je crois même qu’avec un bon accompagnement on peut dépasser ses traumas, accepter ses limitations et se passer du traitement chimique. Sauf qu’il n’y a pas de lieu qui accompagne cette transition entre la prise de médicaments (forcée) et la réduction progressive jusqu’à l’anéantissement du soutien chimique.

En plus d’être invisibles, on coûte de l’argent à la société. C’est pour ça que les professionnels tentent maintenant de nous remettre dans le circuit du travail en milieu ordinaire. Mais le remboursement des psychotropes aussi coûte à la société.

Dernier problème, la société c’est nous. Il n’y a pas ceux qui bénéficient de soins d’un côté et ceux qui payent leurs impôts pour financer ce soin.

On peut s’interroger sur le financement. Pourquoi ne finance-t-on pas le soin par la parole ou par l’activité thérapeutique qui extrait la personne de son isolement plutôt que de financer la sécurisation des lieux de soin ou, pire encore, d’enlever les moyens humains pour les remplacer par des distributeurs de médicaments.

On peut également s’interroger sur cette vision hospitalo-centrée et se dire que ce sont aux personnes en soin elles-mêmes de s’auto-organiser. Mais c’est se voiler la face sur l’oppression systémique et oublier la réalité des institutions psychiatriques.

Inadaptés nous le sommes, mais pas toujours, inadaptés à un système qui broie aussi bien les personnes en soin que les soignants.

Non le médicament ne soigne pas la souffrance, c’est une béquille, un outil thérapeutique, qui sans autre accompagnement ne fait que détruire à feu lent le corps de celui qui s’intoxique avec ces traitements, pour « son bien » et pour ne pas déranger par des comportements inadaptés.

Pour finir, je ne crois pas que nous soyons différents par essence, nous avons chacun notre parcours plus ou moins heurté par les malheurs de la vie, et l’important c’est d’entretenir l’espoir d’un mieux-être à la fois individuel et collectif, par l’entraide, par la transmission des savoir-être et faire, au lieu de repartir à zéro à chaque fois.

Car le soin chimique est le degré zéro de la psychiatrie, le vrai soin est ailleurs, c’est la remise en vie et en mouvement de chaque personne pour qu’elle puisse s’épanouir et pas juste s’intoxiquer pour survivre. L’important c’est la santé (pas forcément la santé mentale).

Joan